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 À l'envers à l'endroit.

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MessageSujet: À l'envers à l'endroit.   Mer 29 Nov - 17:30

La lutte

Il n'y a plus que moi. Jeanne est partie, c'est comme ça s'appelle. Jeanne. Pas plus solide qu'une brindille. Elle se trouve mélancolique ce matin. Ce qui est vrai. Ça l'empêche pas d'être belle.

J'ai fermé la porte du cabinet, au beau milieu du jour, tout finit par étouffer, j'ai pas le temps de penser aux cœurs étranglés, qui veulent comprendre le lendemain, chut les gueules paumées, je suis un zéro en astrologie, plus loin, toute de travers. J'ai reçu un sms de ma mère "oublie pas le psy à 17H, sinon tu peux oublier les 200 livres de ce mois-ci". Elle veut pas qu'un champ de coquelicots malades fleurisse entre mes poumons. Il n'y a rien de plus fragile que toi, elle m'a dit, une nuit de pluie. J'ai pas su quoi lui répondre.

Je me suis assise dans la salle d'attente, et il est arrivé quelques minutes plus tard. Je me sens gamine parmi les Hommes, et l'averse inonde doucement les vitres.

- Monsieur Shankar ?

Je sais pas si j'ai envie de me souvenir - Brighton la ville mouillée, l'odeur de mes conneries, partout, j'ai passé trop de temps à rattraper les éclats de moi, éparpillés aux quatre coins de mon monde, je te jure, j'ai fait trop de boulot toute seule, pour me voir dégringoler devant toi, Shankar. J'ai fait taire les rancœurs voilées, y'a eu tellement de fureur les dernières années, il aurait fallu que je m'égosille mille fois pour pas crever, et aujourd'hui, je suis enfin quelque part, je m'en fous si je saccage des espoirs, tant que moi, je ne me perds plus.

- Je sais pas si je fais bien d'être ici. Vous allez pas me décevoir, hein ?

J'ose même pas lever le regard vers lui, j'entends mon propre vacarme dans le silence. Je l'ai perdue ma liberté, entre deux fausses vérités, il est cinq heures du jour, et mes poings se crispent dans le vide. Je sens les deux yeux d'ombrage qui me traversent. Être trop vraie, ça laisse de l'amertume sous la peau.


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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Sam 2 Déc - 13:23

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Dix-sept heures, moins cinq minutes. Le ciel commençait déjà à perdre ses couleurs, les unes après les autres. Il finirait sa journée bien après que la nuit ait pris ses quartiers. Il venait de laisser son patient repartir, et remettait ses affaires en ordre. Un peu moins de papiers, un peu plus de neutralité. Il cherche à ranger, à façonner l'espace à son image ; les premières impressions, c'est con, ça compte. Il règle les lumières, les battements de son cœur, accorde ses rouages.
Une ancienne patiente avait déménagé, deux mois plus tôt. Depuis, il n'avait pas eu l'occasion de recevoir quelqu'un pour combler les trous de son emploi du temps. Pas qu'il voyait ses patients comme des cases à remplir, mais comme un tout, un équilibre, comme les pièces d'un puzzle qui se cassait la gueule sans toutes ses parties. Quelque chose était … différent, depuis son départ. Presque comme s'il avait perdu une partie de lui-même, il ressentait son vide.
Lâchant du lest, se disant, on verra bien, il ne pouvait pas contrôler entièrement ce qui allait se passer. Quelques instants plus tard, il faisait face à elle, Mariel Pauls, et définitivement pas assez de détails sur sa présence ici. Il acquiesce d'un sourire poli quand elle prononce son nom écorché, il répond calmement pourtant.
- Madame Pauls ? Par ici, je vous prie. Il allait lui tourner le dos, passer devant et montrer le chemin, mais l'imprévu se glissa dans ses plans. Il se retourna donc vers Mariel, perplexe, hésitante. Il pouvait presque la voir danser sur le bout de ses doigts de pied. Il aurait dû se préparer un peu plus à cette éventualité … Il enleva trois couches de professionnalisme, laissant le poids de sa journée se lire sur son visage. Sa première impression lui disait qu'il faudrait adoucir les angles, aujourd'hui.
- Il n'y a qu'une manière de le savoir … Venez. A croire que ses espérances crevaient le plafond, à la jeune. Néanmoins, il finit pourtant par fermer la porte de son cabinet derrière elle, et à l'inviter à s'asseoir sur un siège.

Il ne savait pas vraiment à quoi elle s'attendait, elle, et il ne savait pas vraiment ce qu'elle lui réservait. Ils étaient sur un pied d'égalité, sur ce point-là. Il se lança, la première entrevue généralement assez déterminante. Soit elle fuirait, soit elle resterait. Comme vous le savez probablement, je m'appelle Yasin Shankar et j'exerce en qualité de psychologue, ici à Brighton, depuis un peu plus d'un an et demi. Il plongea son regard dans le sien, cherchant à repérer des émotions familières dans ses prunelles dorées. Un signe, pour continuer ou freiner, et la laisser se révéler. Ce soir, on va simplement se présenter, et vous allez pouvoir me dire ce que vous espérez de cette entrevue, afin que je ne vous déçoive pas. Il la scrutait, à l'affût des indices qu'elle pourrait lui donner. Il n'avait eu qu'un coup de téléphone pour le préparer à cette séance, autant dire trois fois rien, il jouait avec le feu avec pour seule indication que le feu était jaune orangé. Il se brûlerait sans doute.
Dix-sept heures, plus cinq minutes. Les ombres gagnaient du terrain, il devrait rester près des flammes pour tenter d'y voir les bonheurs et les menaces voilées, emmêlées dans Mariel. Il faut tirer les fils tout doucement, révéler les pierres précieuses coincées à l'intérieur tout au fond ; encore faut-il trouver les bouts, les indices, les petits détails qui amènent aux grandes révélations.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Lun 18 Déc - 3:35

C'est comme ces fumées rouge-orange
Des rubans qui s'étranglent
Autour de mon cou c'est étrange

Je me suis assise sur le fauteuil de Shankar. Aujourd'hui, j'ai pas envie d'enlever mes trois kilos d'hypocrisie, de m'écorcher sur les vérités, je rêve d'une pizza devant Netflix, pas de fixer ce plafond trop clair, j'ai pas envie de vagabonder dans les tréfonds de mon moi, j'ai pas envie de découvrir qui je suis. Shankar me regarde. Je vois pas très bien mais je le sens. Franchement, c'est long, j'entends les aiguilles de l'horloge qui se courent l'une après l'autre, et moi, qui, maladroitement, veux faire taire les froissements de mon cœur.

- C'est beau comme prénom, Yasin. C'est de quelle origine ?

Envoie-moi chier envoie-moi valser envoie-moi loin, entre les lumières pourpres de l'âme. Je hausse les épaules quand il me demande une présentation. De quoi veux-tu que je parle ? Je me souviens plus des mots, du vocabulaire, de la grammaire, de la sincérité, je les ai oubliés la nuit dernière, quand j'ai dit à Jeanne que son amoureux la jetterait.
Est-ce qu'elle reviendra demain ? Et la semaine prochaine ? Elle a les yeux qui parlent trop, et des mains qui veulent être embrassées. Hé Shankar, je pourrais te parler de Jeanne ? Non, c'est trop tôt.

- C'est ma mère qui m'envoie vers vous, elle croit que je suis tarée, alors je viens pour lui faire plaisir. Mais je crois surtout que vous et moi, on est en train de perdre notre temps. Moi, c'est Mariel sinon.

Mes mains se crispent instinctivement, t'as intérêt à pas le remarquer Shankar. Je pourrais te parler des murs gris, qui m'enclosent la nuit le jour tout le temps, et de l'orage sans nuage qui murmure dans ma tête une fois deux fois trois fois mille fois, je pourrais te parler de moi et de l'amour qui fait mal, de moi et de mon vieil amoureux. Oh, ça, je pourrais t'en parler des jours entiers. Maman Pauls sait pourquoi je dois venir te voir. Une maman sait toujours tout.
J'ai froid, soudain, et les silhouettes valsent dans le jour.


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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Sam 23 Déc - 23:41

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La débâcle s'est abattue sur la patiente. Une pluie de curiosité, une averse de nouveauté, un déluge froid et impatient. A cette allure, il allait tomber malade, Yasin. Sa mère l'avait pourtant prévenu, elle lui avait dit de ne pas rester dehors quand la pluie retentissait sur les toits, qu'il fallait se couvrir pour se protéger des tempêtes imprévues. Comme un fantôme, la nouvelle avait touché le bout de ses chaussures, une fine pellicule d'eau qui débordait d'un certain mal-être.
Un conte de Noël pour Yasin.
Chaque patient étant différent, chaque rencontre, parallèlement, l'était. Cela ne le gênait pas de parler de lui si la finalité de la conversation était dirigée sur son patient. Il faisait des efforts, surtout au début. C'est d'origine arabe. Ma mère l'a choisit pour la sonorité. Enfin, ça, c'était ce qu'elle lui avait dit. Et Yasin savait très bien que ce n'était pas après des recherches poussées qu'elle était arrivée à lui donner ce prénom-là. Elle aurait pu l'avoir choisit cinq minutes avant d'accoucher que cela ne l'aurait pas étonné.
La mère de sa patiente, elle, pensait protéger sa progéniture en l'envoyant ici. Comme d'autres avant elle. Yasin ne se fiait pas aux parents de ses patients, ils avaient cette vision déformée de la réalité dans laquelle leurs jeunes vivaient. Ils les voyaient comme leurs enfants ; pas comme des adolescents, de jeunes adultes, des personnes à part entières, avec des opinions et des goûts personnels. Il gardait le conseil, balayait le reste d'un revers de manche. Il devrait aussi lui expliquer la différence entre psychologue et psychiatre – il ne pourrait pas faire grand-chose si sa patiente, Mariel, révélait des troubles du comportement ou de la personnalité. Enchanté, Mariel. qu'il commence simplement. Peut-être qu'on perd notre temps. Au pire, ça vous fera une histoire à raconter à votre mère. Vous lui direz que je n'aime pas trop ce mot, taré. A croire qu'être différent est une tare, un problème, ou une abomination. Moi je pense qu'on est tous tarés, alors. Et tant mieux.
Si tout le monde était pareil, ce serait lassant. Si tout le monde était parfait, alors la perfection serait la norme, et l'idéal n'existerait pas. Les rêves non plus.
Sauf que parfois, les mots des parents restaient encrés, à l'infini sous la peau, dans l'inconscient. Des mots anodins, une pensée dite et répétée, auquel on s'attache plus que de raison, des mots barrière qui entravent la liberté de penser. On se pense incompatibles avec certaines choses quand dès le début, on nous répète que nos idées sont fausses. Comment peut-on alors avancer ? Il faut trouver les blessures, les soigner, les éliminer. Ne jamais les rouvrir. Se dire que c'est possible, et surtout, y croire. Croire que l'on est pas taré, ni différent. Croire que la normalité c'est surfait, que personne ne tient dans ce carré de toute façon. Croire en soi, c'est souvent compliqué quand on fleurit à peine. Mariel, c'est sans doute qu'une jeune pousse qui n'attend que ça, de fleurir. Et c'est pas grave, elle a ramené la pluie avec elle.
Ne manque qu'un peu de soleil.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Mer 27 Déc - 19:24

Nos corps qui se balancent
Tu mords, je contredanse

Je souris, c'est vraiment beau "Yasin", Maman Shankar a de bons goûts. Il parle et je l'observe plus minutieusement. Il a quelque chose de brut, et de beau à la fois. Quelque chose de précieux. J'ai l'impression de voir son cœur sautiller dans l'encre qui me tache à l'intérieur, et embrasser l'autre côté ivoire. Yasin n'écrase ni les petits bobos, ni les maux sourds, il s'habille de simplicité et m'inonde de lumière. Je crois que c'est ça, sa préciosité, c'est cette manière d'être à la fois hier et demain, cette manière d'être un virtuose de la psyché.

- Je crois quand même qu'entre nous, c'est moi qui perds le plus mon temps. Vous vous en foutez, vous, vous allez empocher le fric et basta.

Les minutes passent et je me sens de mieux en mieux dans ce fauteuil. Il a du courage, Shankar, pour faire ce boulot. Ça doit pas être marrant tous les jours d'attraper la mélancolie des gens abîmés, au bout d'un moment, il doit être rempli d'émotions. Il peut pas faire autrement. C'est absurde de respirer et d'absorber les peines des petits et des grands. Alors si je lui confie les miennes, peut-être qu'il va déborder.

- Peut-être que je suis tarée, en fait, j'en sais rien. Je crois juste que je suis en train de perdre pied. Je fais des cauchemars trois fois par semaine, je me bats contre des trucs dont j'arrive pas à parler.

Les bavardages s'enfuient à l'entour des mémoires fanées, des nuits dorées par les émois, des caprices d'enfant, de la timidité, de la vie. Shankar m'éloigne de moi. Je parle trop.

- Mais sinon, je vais bien.

Un jour, je te dirai mes luttes immobiles et mon exode printanier, demain peut-être, je te dirai mes poignets en sang, ligotés par les rubans corbeau de Kamil, il faudra du temps, je te dirai mes errances dans ce labyrinthe insane et mon corps de femme sans ombre, Mariel à la rue, je te dirai mes étreintes avec le rien et mes envies de ciel, au-delà d'hier, je te dirai ma gueule défleurie, qui implose un jour sur deux, et la pluie sous mes paupières quand je réalise que, longtemps, j'ai dormi éveillée, hier c'est loin, je te dirai le vertige dans le ventre, quand vient le lendemain, et un jour, Shankar, je t'implorerai de me réparer.

Demain peut-être, je te parlerai de Kamil, mon plaisir mon gamin mon virus mon bourreau ma folie ma brute mon salaud mon monsieur ma solitude mon idiot ma grande mort.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Sam 30 Déc - 14:49

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Elle lui donnait cette impression d'être petite. Ratatinée sur elle-même, se préservant d'une certaine manière, du monde qui l'entourait. La menaçait. Il ne saurait décrire ce sentiment. Certains l'auraient appelée timide, d'autres introvertie. Ses pensées lui étaient parfaitement inaccessible, cependant. Il n'avait aucune idée de ce à quoi elle pouvait bien penser, des équations qu'elle posait et résolvait dans sa tête, des interrogations sur le bout de sa langue. D'autres étaient plus expressifs.
Le temps aidait. Souvent. Il haussa les épaules quand elle lui fit savoir que son cas ne l'intéressait sans doute pas autant que l'argent qu'elle lui donnerait. C'était mal connaître Yasin, pour qui déchiffrer les énigmes était un véritable passe-temps. Autant bien utiliser cette séance, alors.
Que l'argent soit bien dépensé. Même s'ils ne résoudraient rien en une heure à peine. Mais il avait besoin d'elle, pour cela. Besoin qu'elle parle, qu'elle s'exprime même d'une manière différente, pourvu qu'elle lui laisse des indices. Des morceaux d'elle qu'il pourrait assembler avec patience. Des symboles à décoder.

Alors, quand elle parle, Yasin absorbe les mots, les informations, les cris de détresse. Il range tout cela bien précieusement, pour pouvoir les contempler plus tard. La mécanique des rêves était un sujet bien trop conflictuel, où les supposés spécialistes établissaient des relations qui, pour la plupart, n'étaient pas appuyées par des faits scientifiquement prouvés. De ce fait, il n'avait jamais trop cherché à en savoir plus, ne se souvenant jamais de ses délires oniriques personnels. Soit, c'était un début comme un autre. Est-ce que vous vous y connaissez, en rêves ? Je ne me souviens jamais des miens … Je suppose que c'est un peu nul, si ça se trouve il se passe des trucs de dingue et je m'en souviens même pas. Peut-être que ces absences étaient un problème, que la moyenne des gens s'en souvenait au moins un peu. Peut-être qu'il s'y passait des aventures héroïques, avec ses colocataires et des animaux géants à l'intérieur, dans un autre univers, ou bien sous l'eau. Une imagination sans limites.
Il s'en fichait, qu'elle dise aller bien. Tout le monde ment.
Elle avait peut-être déjà fait des recherches sur ce sujet, et toute occasion pour lui d'assouvir sa curiosité était bonne à prendre. Surtout au beau milieu d'une séance, où il pourrait l'observer réagir à cela, à en parler, peut-être. Si elle s'affranchissait de ses peurs.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Lun 22 Jan - 1:30

Moi soudain je me dis
Combien de temps de pluie ?

C'est rigolo, un psy qui parle autant. J'imaginais pas ça, mais plutôt un monologue dans le vent, avec un vieux bonhomme tout fripé qui hocherait la tête une fois sur deux. Je crois que j'ai de la chance d'avoir Yasin.

- Je m'y connais pas en rêves, mais je me rappelle les miens. Enfin, la plupart. Et y'en a certains qui reviennent. Toujours les mêmes. Généralement ceux dont je veux pas me souvenir.

Je suis à deux soupirs de m'abandonner. J'imagine Kamil devant la petite lucarne d'une cuisine désuète, entre ses casseroles embrasées, sous les toits de la ville. J'imagine Kamil et moi qui disparaissais sous sa tristesse romanesque et ses mauvais silences. Il y a des hauts et des bas, des apogées faites de douces victoires et de tendres couleurs, et des agonies qui me font devenir menteuse. J'imagine Kamil gros con parmi les cons. Il est cinq heures du jour, et j'ai envie de parler, Shankar, mais j'ai peur qu'une fois éclose, je puisse plus m'arrêter.

- Vous vous souvenez vraiment de rien ? Alors vous avez jamais perdu vos dents ou volé au-dessus d'une falaise ? C'est triste quand même. Peut-être pas pour les dents, mais voler c'est trop fou.

Je fais ce que je peux, avec mes cendres, mes solitudes brutales et le reste, avec mes envies de demain cristallisées et mes bleus indélébiles, là, là, et là, je fais ce que je peux, dégagez avec vos mots brusques et vos chiffres de référence, vos statistiques, vos témoignages, on sait que ça arrive partout dans le monde, je suis pas un cas isolé, mais je me fous des autres. Je fais ce que je peux, avec les vertiges tranquilles et ma nostalgie lugubre, elle qui me pleure, me crie, demain est là, encore et encore, mais chut le monde, je fais ce que je peux.

- Moi je me souviens de trucs super précis, comme une robe, une coiffure, une émotion. Enfin, ça dépend, des fois c'est super flou, mais souvent, c'est inspiré de mes pensées ou de mes conversations de la veille.

Je crois que le fauteuil est de plus en plus confortable. Vraiment. Mais je me méfie, j'ai peur que la seconde d'après, Yasin se transforme en psy vraiment très chiant. Il me fait marrer avec ses histoires de rêves, et tout.

- C'est brillant les rêves, mais putain que ça fait peur.

Kamil. K, a, m, i, l. Pas de retour en arrière. Courir loin. Toujours. Kamil a laissé un bordel sans nom dans ma vie. De la suie, de l’écœurement, des insomnies, du vide, des ecchymoses, des courbatures, de l'amertume, des éclipses, un procès. La nuit.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Mar 30 Jan - 11:17

- à l'envers à l'endroit -

Il fallait s'adapter, savoir se transformer. Pour écouter, pour comprendre, il fallait se faire caméléon, ombre parmi les ombres. Se glisser là où on ne l'attendait pas, entre les méandres d'un discours effiloché, les non-dits d'une première conversation. Déceler les attraits et les dégoûts, les petits bonheurs et les grandes noirceurs. Même si aujourd'hui, l'idée générale comptait plus que les détails ; c'était une question de confiance, une question d'attrait, de mesure réciproque qui allait, ou non, l'amener à nouveau sur le paillasson du cabinet.
Il parle un peu, juste pour assouvir sa curiosité, pas assez pour l'effrayer. Le dosage est maladroit, mais il estime s'en tirer plutôt bien. Si elle veut parler des rêves, ainsi soit-il, lui il n'a que le néant à raconter de ses nuits passées. Alors il engendre les informations, les rêves répétés, ceux qui hantent les pensées désespéramment. Il essaie de s'imaginer tout cela, lui qui n'a aucun support sur lequel s'appuyer, aucun dessin à colorier. Il attend. Il analyse. Il fait de son mieux jusqu'à ce qu'elle ne l'interpelle, au milieu de ses notes indélébiles.

S'il avait perdu ses dents ou volé au-dessus d'une falaise ? Il ne sait pas. Non ? Jamais ? Peut-être qu'il ne s'en souvient juste pas, peut-être que c'est dans un tiroir qu'il n'a jamais ouvert. Jamais rien de tout cela. Il laisse ses mots comme des pages blanches, libre à sa patiente du jour de les noircir, de réagir. Il généralise, un peu, il tire la vérité comme l'on tire une couverture, s'abandonne à ces histoires nocturnes. Il change de position, légèrement, pour en trouver une plus confortable.
Il laisse ses mots le transporter, imaginer les scènes fictives. Il ne porte pas de robes et sa coiffure est la même à 99 % du temps, autant dire que cet exercice de méditation n'a aucun effet sur lui. Alors, au lieu de cela, il se reprend, son travail le pousse en avant, et il chute sur quelques mots, les derniers, les murmurés. Genre, porter une robe, ça fait peur ? Il ne sait pas, il se dit que ça doit l'être pour certaines personnes. Mais pas elle, alors il arrête d'essayer de détendre l'atmosphère et enfile son air sérieux. Ou est-ce que c'est autre chose ? Quand les rêves sont trop réels ? Il laisse planer le silence. Perdre ses dents, oui, à l'entendre, ça n'était pas la joie – mais au fond, est-ce que le plus terrifiant était quand la vérité s'y emmêlait ? Quand les faits rattrapaient l'inconscience ?
Et surtout, surtout … quel était le morceau du présent qui la hantait la nuit ? Ce même morceau qui poussait sans doute sa mère à la faire consulter, ce petit bout qui cachait une montagne, celui que l'on cache au fond de sa poche, celui que l'on vole au supermarché et dont l'on tait l'existence. Était-ce un acte, une promesse, une personne ? Rien de tout cela ? Une illusion portée par le vent, un soupir trop bruyant ? Il voulait gratter à la force de ses mains, s'en mettre sous les ongles, découvrir la vérité sous les gravas, affûter ses sens. Mais le limier était patient ; encore pour quelques temps.


Dernière édition par Yasin Shankar le Dim 11 Mar - 11:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Sam 24 Fév - 2:13

Je partirai à l'aventure
Avec mon bagage de courage

Maman avait peut-être raison. Yasin est pas si mal, malgré sa silhouette confuse et ses nuits sans rêves, mais j'ai toujours pas décidé si je peux lui souffler mes histoires, mes peines, et mes triomphes en demi-teinte. J'aimerais en savoir plus sur lui, des trucs comme sa chanson d'amour préférée, ou s'il sait danser le rock, des conneries comme ça. En d'autres circonstances, Yasin aurait peut-être pu me confier le nombre de sucres qu'il met dans son café, mais là, maintenant, c'est moi qui suis assise sur son siège et qui lutte contre le souvenir de Kamil.

Il pleut de la rancœur, quand je me réveille la nuit, la sueur pleine de larmes, avec l'envie de me cogner la tête contre les murs pour oublier. Il faudrait, Yasin, que tu me réapprennes un tas de choses, comme le mauve des veines, peintes sous la peau, le gris des toits de la ville, tristes les jours de pluie, le jaune-vert des herbes aplaties et assoiffées, et le bleu de la mer, le bleu lumière, qui respire l'iode.

- Même si vous vous souvenez pas de vos rêves, vous avez peut-être une solution pour les miens ? Y'a une scène que j'ai vécue y'a un an, qui revient tout le temps, et j'arrive pas à m'en défaire. Ce rêve, c'est avec un garçon.

La nuit, il est là. On pourrait croire que rien n'est encore fané, mordiller les chairs, et la peau douce derrière le lobe de l'oreille, comme une parole silencieuse - il n'est peut-être pas trop tard - son pardon devient ensoleillé et c'est beau, mais ses mains sur les joues, ses poings contre la nuque, contre la tempe, mais ses poings derrière le crâne, dans les omoplates, entre les reins, ses poings partout, sur la peau cachée par les vêtements, ses poings qui dessinent des bleus en moi, ses poings entre nous un jour sur deux, ou bien un jour sur trois, on ne sait jamais trop quand ils vont surgir, ses poings. Il y a bien une chose dont je suis sûre. La nuit, Kamil est là.

- Kamil, il s'appelait.

Orage et voix rocailleuse sur son prénom, j'ai les yeux dans les chaussettes et les idées perdues, du sommeil plein les paupières, je suis plus habituée à dire Kamil, il faudrait peut-être que je le dise tous les jours, pour plus avoir le ventre à l'envers, Kamil, pourtant c'est pas bien compliqué, Kamil Kamil Kamil Kamil Kamil Kamil Kamil Kamil, c'est presque comme Camille. Au fond du ciel, Kamil a récolté mes derniers échos, et au fond de son fauteuil, Yasin ramasse mes soupirs et mes envies de redevenir gosse, il m'offre sa modestie, l'ivresse des confessions, et ses rires endormis, d'ailleurs je suis un peu essoufflée de penser à hier, mais peut-être que c'est ça la vie.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Dim 11 Mar - 13:39

- à l'envers à l'endroit -

L'exercice était compliqué, Yasin avançait à tâtons, les yeux bandés. Sur un sujet qu'il ne maîtrisait pas, il avait redoublé de précautions, pour ne pas se brûler, ni griller les étapes, ou encore se retrouver aveuglé et passer à côté de détails importants. Les plus petits, les plus infimes, les plus infâmes. Pendant ce temps, il absorbe Mariel toute entière, son grain de voix et son regard, ses rêves et ses espoirs. Il disséquerait après ses réactions à froid, pour préparer peut-être, une séance prochaine.
Il attaque gentiment sa patiente sous divers angles, même s'il n'y comprend pas grand-chose en rêves et cauchemars, il essaie de trouver des points d'impact pour percer la carapace de Mariel. Il trouvera, c'est certain. L'humour peut-être, s'il arrive à détendre l'atmosphère entre eux, à rendre l'espace autour d'eux moins solennel et plus confidentiel. Ce n'était pas encore au point, mais ça viendrait.

Elle parle, finalement, consent à extirper ses idées noires du recoin où ils étaient recroquevillés. Elle dit que c'est une scène, puis un rêve, et lui il se perd. Il y a peu de détails et des garçons, beaucoup. Est-ce qu'il pouvait l'aider ? Il n'avait pas de diplôme pour ça, pas d'études ou de support pour analyser les rêves lancinants et les cauchemars ébène. Il venait même à s'en demander si elle avait frappé à la bonne porte. Mais c'est une scène que vous avez vécu, et qui vous hante, c'est cela ? Ou bien un rêve récurrent seulement ? S'il s'agissait à l'origine d'une histoire vraie, alors il pourrait sans doute l'aider. Dans le cas contraire, il n'en était pas si certain.
Il attend. Il attend la suite comme l'on attend le prochain rebondissement dans un roman, comme l'on attend de découvrir l'identité du tueur dans un polar. L'attente lui paraissait parfois étouffante, mais il ne devait, en aucun cas, presser sa patiente. Il obtient, finalement, un nom. Kamil. Il se lève, doucement, sans geste brusque. Il contourne son bureau pour passer derrière, il récupère de quoi écrire, et ses lunettes. Ses lunettes-fatigue, qu'il enfile sur son nez. Il faut dire qu'il n'y a plus personne sur le visage de Mariel, et il n'a même pas eu besoin de ses lunettes pour le voir. Pour voir son regard échoué dans les limbes, son esprit à des kilomètres de cette pièce. Les souvenirs, les fragments de rêve qui dansaient quelque part, sous ses yeux, visibles uniquement pour elle.
Sur son carnet, il griffonne quelques mots. En haut, son prénom, suivi de sa mère. Quelques espaces, qu'il complétera plus tard. Il note tarée et cauchemars, qu'il souligne trois fois. Finalement, il inscrit rêve : 1 an mais au moment d'écrire Kamil, il attend, son stylo à quelques millimètres de la feuille. Kamil, K-A-M-I-L ? Il lui demande si ça s'écrit bien comme ça. C'est pas juste pour l'écrire sans erreurs sur sa page. C'est pour savoir si elle sait, elle. Pourquoi elle le sait, comment elle le sait. Peut-être qu'il n'obtiendra qu'un signe de tête, mais peut-être se retrouvera-t-il face à une (belle) histoire. Vous devez savoir que vous n'êtes pas obligée d'en parler, pas aujourd'hui. On pourra l'aborder une prochaine fois, ou bien parler d'autre chose. Pensez-vous revenir ? Après tout, ils n'en étaient qu'à la première séance, et il avait déjà un nom. Un nom important, lui semblait-il. Un nom qui ne le satisfaisait pas du tout puisque maintenant qu'il l'avait, il voulait en savoir plus, et poser un tas de questions. Mais il ne pouvait pas se permettre de la faire fuir.
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MessageSujet: Re: À l'envers à l'endroit.   Ven 20 Avr - 19:56

Je me méfie
J'ai toujours peur que ça ne dure pas.

Pêle-mêle au 122 Montefiore Road. Mélancolie au bord des lèvres, je découvre peu à peu ce grand monsieur qu'est Yasin. Il est bouleversant de vérité. Le lyrisme et l'éloquence, la cendre et les mots sur le cœur verveine, l'inspiration, la beauté de la bienveillance. Il me donne envie de chialer.

- Cette scène, je l'ai vécue, et elle reparait toujours, plus ou moins floue dans mes rêves. Trop bizarre.

Et si j'en parle aujourd'hui, ma nuit sera éveillée, nue et sans caresses, ma nuit l'inconsolée, qui me regarde, je devrai me rincer les yeux, remplis de lui, ma nuit pleurera, ou bien moi.
Je croise les jambes, et je les décroise, puis les recroise. Je parle de Kamil, mais je ne sais pas si je le fais bien. J'ai peur d'écorcher l'histoire à force de la raconter. A mon frère, à mes amies, à mes parents, au médecin, aux gendarmes, à un autre médecin, à mon avocate, puis le récit monte au cœur et il devient inoffensif, au point d'en parler, bourrée, aux copains que j'ai pas revus depuis le lycée, à cette fille de passage, croisée l'autre soir.
Les mauvaises herbes ont poussé dans mon ventre, et dans ma tête, et sur mes bras, parfois, je ne sais plus si Kamil et sa petite gueule d'orage a réellement existé.

- Ouais, K-A-M-I-L, en cinq lettres, comme M-E-R-D-E. C'est marrant, ça.

J'ai lavé les remords, dans le salon là-haut, au creux du poignet, dans les cheveux pleins de sel marin, au coin de notre arbre, dans les bagues qu'il m'a offertes, sous les couvertures turquoises. Ils étaient partout.
Prendre soin de moi, de mon sommeil, de mes envies, mettre des mots sur les échos, embrasser demain, tu pourrais m'apprendre.

- J'ai envie de revenir. Vous êtes pas comme les autres. Je crois que je vous aime bien, doc.

Adieu, merci, à demain.
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