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 consonances & dissonances (daisy)

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MessageSujet: consonances & dissonances (daisy)   Sam 12 Mai - 19:41

Il est seize heures – et il sera seize heures à tout jamais. Depuis combien de temps attend-t-il dans son bureau, son regard allant par alternance des copies qu’il a sous les yeux à l’horloge sur le mur, avec une régularité semblable à celle de la trotteuse ? Pourquoi est-ce que le temps entre ces quatre murs s’écoule si lentement ? Pourquoi est-ce que l’Horloge a décidé de le coincer ici pendant ce qui lui semble être des siècles et des siècles ? Avec un soupire, il se redresse, s’affalant dans son siège en lâchant son stylo comme on rendrait les armes. Il est décidément incapable de se concentrer sur la moindre copie. Faisant son possible pour ne pas poser ses yeux sur le tas imposant de feuilles – s’évitant ainsi la culpabilité cinglante de la procrastination – son regard s’arrête sur une autre rame de papier, posée à l’extrémité de son bureau. Inspirant, il tend le bras, l’attrape pour le feuilleter. Ah, oui. Le manuscrit de Daisy Kershaw. Quel jour est-on déjà ? Il jette un coup d’œil rapide. Mercredi, 16h05. Un léger sourire étire ses lèvres alors qu’il se demande, amusé, s’il la fera languir encore aujourd’hui. Il s’imagine déjà, dans ce rôle du professeur intransigeant et désintéressé qui lui colle si bien à la peau – « Ah, non, je ne me suis pas encore intéressé à vos écrits », « J’ai bien essayé de m’y attaquer mais le début traîne tellement en longueur… », « Vous savez, je suis un homme occupé, c’est déjà un honneur que je vous fais d’essayer d’accorder un peu de temps à vos bégaiements amateurs ». Oh, tout cela lui plaisait tellement – voir l’assurance sur le visage de ses élèves vaciller, les étudier alors qu’ils essayaient tant bien que mal de conserver quelque contenance. Et puis, cela leur faisait les pieds après tout. Tous sont si persuadés de leur valeur, de leur don inné, de ce cadeau que quelque Seigneur tout puissant leur a offert – certains ont même l’arrogance suprême de se croire à son niveau – lui, Cecil von Sydow (hi-la-rant). Il faut bien qu’ils rencontrent un public plus exigeant, plus critique, (plus réaliste) que leurs parents en adoration devant la moindre bouillie médiocre qu’ils peuvent produire.
Maintenant, s’il a lu l’écrit de Kershaw ? Bien entendu. Elle fait partie de ses meilleurs élèves, et, s’il ne doit faire preuve que de la plus stricte honnêteté, ses travaux étaient systématiquement bien menés. Si elle a besoin d’amélioration ? Sans aucun doute. Mais Cecil sent qu’elle n’exploite pas tout son potentiel, qu’elle a beaucoup plus à lui offrir – à offrir au monde de la littérature. C’est peut-être pour ça qu’il daigne s’intéresser à elle de la sorte. Les critiques acerbes, les grimaces prononcées, les regards désintéressés ne sont que la preuve de la confiance qu’il lui porte. Il connaît ceux de son espèce – ces artistes carburant aux rêves et à l’espoir, qui prennent les critiques comme des coups de fouet plutôt que comme des panneaux stop. Des jeunes dégoulinants d’illusions et d’ambition, il en voit passer des centaines dans ses amphithéâtres, des dizaines dans son bureau. Maintenant, tous n’ont pas le talent de Daisy Kershaw. Et il sait pertinemment – il voit dans leurs regards déterminés – que le moindre commentaire s’approchant un tant soit peu de « C’était parfaitement nul » les fera revenir à la charge quelques semaines après avec, si c’est possible, un manuscrit encore plus chiant et mal ficelé que le premier. Alors, il se contente en général d’un vague « C’était correct », et passe à autre chose. Mais Daisy – elle, elle est motorisée à la critique, presque autant qu’elle carbure à l’ambition. Il est persuadé que sa dureté systématique la fera s’améliorer progressivement, jusqu’à atteindre quelque chose de bien. Cela fait à présent plusieurs semaines qu’elle se présente dans son bureau tous les mercredis, plusieurs semaines qu’il la renvoie chez elle les mains vite, prétextant un manque de temps, un oubli de sa part, un cambriolage, un décès dans la famille. Chaque fois, il promet qu’il lira les feuilles très prochainement, (ces mêmes feuilles qu’ils a en réalité analysées de très près le jour même où elle les lui avait soumises) et chaque fois, il brise cette promesse faite dans le vent, espérant ainsi créer la tension, le suspens, la frustration, la désillusion – tant de sentiments bouillonnants indispensables à l’auteur, d’après lui. Peut-être se montrerait-il plus clément cette fois ? Il ne l’a pas encore décidé, mais n’a pas le temps de s’attarder sur la question – on toque à la porte. Il regarde l’horloge, retenant un petit rire amusé, voire narquois. 16h15. Ponctuelle, comme d’habitude. « Entrez », lance-t-il en prenant soin de reposer la liasse de feuilles sur le bureau – comme s’il ne les avait encore jamais touchées.

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MessageSujet: Re: consonances & dissonances (daisy)   Dim 13 Mai - 19:56

Page blanche. Tu es là, essayant, recommançant, encore et encore. Et ça t'énerve Daisy, parce que d'habitude, écrire, c'est comme parler, tu n'as pas besoin de réfléchir. Tes doigts, ils bougent tout seuls comme par magie. Mais là, t'es bloquée. T'arrives pas, c'est tout. D'habitude, Von Sydow il te demande d'écrire, sur des livres, des critiques, des changements dans le texte, des rédactions, des choses neutres. Mais là ... Faut que tu parles de toi, parce qu'il faut se mettre à nue, mettre toutes les émotions sur le papier. Et parler de toi, de ce que tu ressens, tu ne sais pas Daisy. Parce que tu ne sais pas mettre de mots sur des choses non concrètes, sur des battements de coeur qui vont plus vite, sur les pleurs qui te submergent lorsque l'on fait allusion à la maternité, à la fibre maternelle. Tu gardes toujours ça pour toi, dans ton jardin secret. T'es insensible Daisy, sûrement. Pas assez douée, ça aussi ça doit être vrai. Pour être une véritable écrivain, il faut savoir parler des choses iréelles, fictives, certes mais il faut par dessous tout savoir parler de soi. T'en es incapable, et certains filaments de tes cheveux dorés restent dans ta main, après que tu les ai arrachés, d'énervement. Ta veste, elle est vite mise Daisy, tu ne réfléchis pas. Tu le sais, qu'il ne t'aidera sûrement pas. Il te dira que c'est un exercice, et que tu n'as qu'à te débrouiller. T'es tellement admirative, lorsque tu le regardes Von Sydow, mais tu sens déjà cette boule monter dans ta gorge. Tu l'adores autant que tu en as peur, de ce professeur qui t'apporte tout le savoir dont tu as besoin. Et là, tu le sais, que tu n'arriveras pas à avancer, si il ne t'aide pas. Tu sens le vent dans tes cheveux, humide, fine pluie faisant une ambiance grise, morne, terne. Et dans ta tête, tu essaies encore, de tourner des phrases, belles phrases sur ta vie. Tu finis toujours par devenir romancière, allant dans les belles balades, et les sourires enchanteurs, dans une vie, qui n'est pas la tienne. Ta main, elle tremble lorsqu'elle vient embrasser le bois dur de la porte. Toquant une fois, deux fois ... T'en as prit l'habitude, de venir, à cette heure ci, toujours avec multitudes de questions, toujours honteuse, ne croyant pas en toi, lui t'attendant sans vraiment t'attendre. « Entrez » Tu souris, doucement. "Bonjour professeur, comment allez vous ?" Simple marque de respect, voix tremblante, timide ... "Vous avez corrigé mon écrit ?" Tu espères qu'il te dira oui pour une fois, te disant que c'était bien, que tu as bien fait de venir faire tes études avec lui, que tu as un avenir, un talent, enfin. "Monsieur, j'ai besoin de votre aide, pour l'écrit de la semaine prochaine ..." Tu baisses les yeux, honteuse. "Vous nous avez demandé d'écrire sur nous ... Sur nos vies, c'est tellement différent des autres préparations que vous nous avez demandé de faire et ... je n'y arrive pas." Tellement honte, plus aucun mot. "Y a rien qui veut sortir, je sais pas écrire sans faire quelque chose de fictif, ma vie, elle n'a rien d'interessant ... rien qui donne vraiment envie d'écrire dessus." Ta voix, elle est triste, tellement différente de la douce Daisy, intrépide.
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MessageSujet: Re: consonances & dissonances (daisy)   Lun 14 Mai - 12:33

Il ne s’était pas trompé. La porte s’ouvre sur le visage doux, troublé de sa jeune étudiante, et Cecil se félicite de sa perspicacité (Cecil se félicite généralement pour pas grand-chose). Mais elle a pas l’air comme d’habitude, la petite Daisy et derrière son air éternellement désintéressé, les yeux du professeur s’attardent sur le visage de Il ne s’était pas trompé. La porte s’ouvre sur le visage doux, troublé de sa jeune étudiante, et Cecil se félicite de sa perspicacité (Cecil se félicite généralement pour pas grand-chose). Mais elle a pas l’air comme d’habitude, la petite Daisy et derrière son air éternellement désintéressé, les yeux du professeur s’attardent sur le visage de l’étudiante. Il la toise, l’observe, la détaille, l’analyse, se demandant ce que peut cacher cette légère variation dans son attitude. D’un côté, ça l’inquiète – merde, si une de ses meilleures étudiantes, une de ses plus grandes chances d’enfin parvenir à quelque chose de bien, commence à lâcher prise, qu’est-ce qu’il va bien pouvoir faire ? Un bon professeur se serait probablement inquiété. Il n’aurait pas laissé Daisy continuer, l’aurait fait asseoir et tenté d’engager un dialogue. Mais Cecil n’est pas prévenant, ou à l’écoute – il est là pour l’art, pas pour les états d’âme de quelques pré-adultes persuadés d’être les prochains Paul Auster. Comprenez, Cecil est un connard. Certes, mais il demeure l’un des meilleurs professeurs de l’université, alors, on ne conteste pas ses méthodes, on le laisse faire, les dents un peu serrées. Mais en attendant, von Sydow ne sait pas gérer ça. Et déjà, il se sent un peu nerveux, soucieux de ne pas laisser une élève le voir démuni (rien que le mot le fait frissonner tant il est répugnant) – alors qu’il prend la décision de couper court à cette entretient si jamais la situation devient trop périlleuse, la jeune Kershaw reprend la parole après la salutation à laquelle il n’a même pas pris la peine de répondre (il est au-dessus de ça, lui, au-dessus de ces codes de politesse mielleux). Oh. Ce n’est donc que ça ? Que quelques préoccupations vis-à-vis de son manuscrit ? Cecil fronce le nez – il n’est pas forcément ravi de s’être inquiété pour rien. Mais il se tourne vers le tas de feuilles sur son bureau et le fixe un moment. Peut-être que c’en est assez de la faire attendre ? Elle a l’air bien assez troublée comme cela, après tout. Peut-être pourrait-il faire preuve de quelque clémence, aujourd’hui. « Oui, à propos… » Il frotte la tranche de la rame de son index en disant ses mots, l’air profondément détaché. « … J’ai trouvé le temps de le lire. J’aurais effectivement quelques commentaires à faire là-dessus. » Au moins, ça sera fait, se dit-il. Ils pourront tous deux passer à autre chose – elle, à l’écriture d’un projet encore meilleur (il l’espère), et lui, à… A quelque travail d’une grande importance (il suppose).
Mais bien sûr, c’est trop beau, ça peut pas s’arrêter là. Il faut quelque chose en plus, pour rallonger la conversation. Il voit son trouble devenir plus apparent, fronce les sourcils, la fixe sans même le vouloir. Bon Dieu, il espère que cette situation ne va pas devenir digne d’une sitcom américaine – du genre, la jeune étudiante enceinte qui vient chercher conseil auprès de son professeur, si intelligent. Il serait totalement nul à ça – il n’a jamais été enceinte, lui. Et puis, Mademoiselle Kershaw est-elle vraiment enceinte ? Elle n’en a pas l’air. Mais finalement, la raison de sa venue n’est certainement pas aussi rocambolesque (mais peut-être pire, qu’il se dit dans un élan de soulagement pessimiste) ; une angoisse de la page blanche. Il reste de marbre un moment, l’air complètement stoïque, presque sévère. Il essaie en réalité de se rappeler ce qu’il leur a donné comme consigne. Quelque chose d’anodin, surement. L’immense majorité des gens de ce cours commencent à paniquer à des niveaux de difficulté équivalents à « Décrivez vos vacances en 150 mots » (Et dire qu’à Cambridge ils leur font imiter Wharton sur quatre pages, qu’il pense à chaque fois, désespéré). Mais il a même pas besoin de réfléchir plus longtemps – elle continue, elle a l’air de plus en plus nerveuse alors qu’elle débite avec peine ses mots, c’est à peine si elle bute sur les phrases. Il la fixe, réfléchit un moment. D’un côté il a bien envie de jouer au professeur odieux, de lui dire qu’un devoir n’est plus un devoir s’il le fait à sa place, de claquer la porte derrière elle. Mais en même temps, il faut qu’il la secoue. Il ne peut pas la laisser lui rendre quelque chose de médiocre – ce serait tellement douloureux à lire. Tant pis si c’est contre sa politique, il se doit de la mettre sur les bonnes pistes. Laisser son meilleur espoir se perdre dans des travaux moyens, ce serait comme un suicide professionnel pour lui. « Tout d’abord, Kershaw, laissez moi vous dire que vous m’avez habitué à moins modique. » Toujours rester dans son rôle. Il ne peut pas lui laisser espérer qu’il deviendrait plus indulgent face à une demande comme celle-ci. « Votre vie est-elle chiante à ce point-là ? Vous vivez entre quatre murs blancs et ne sortez que pour faire acte de présence à vos cours ? Dans ce cas-là, effectivement – vous êtes totalement inapte à remplir ce devoir. Je vous présente mes plus sincères excuses, je ne pensais pas avoir à faire à des personnes vivant une existence si insipide. »  Il déclare, d’un ton doucereux, avant de reprendre son air sévère. Il adore faire ça. Jouissif. « Vous pensez que Proust était un surhomme ? Qu’Agnès Varda était une délinquante, luttant chaque jour pour survivre ? Que Coetzee vivait une existence pleine de rebondissements à la Desperate Housewives ? Non. Personne n’a une vie digne d’un film de Griffith. Si je vous demande de l’autobiographique, c’est pas pour avoir quelque chose qui suit les codes de la fiction ! » Sa voix, elle est tranchante, énervée (un peu plus que lui ne l’est en réalité). Il se masse les yeux, et va s’asseoir contre son bureau, les jambes croisées. « Qui êtes-vous Kershaw ? » Il laisse planer un silence. « Présentez-vous. Devant moi. Là. Maintenant. »

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MessageSujet: Re: consonances & dissonances (daisy)   Dim 20 Mai - 21:20

Le voir, rien que ça. T'es décontenancée Daisy, parce qu'au fond tu le respectes autant que tu en as peur. Il a cette aura, tellement impressionnante, qui te coupe le souffle, toi petite apprenti. Ton sourire est peu présent, bizarre pour toi, fille si souriante de base. Tu as peur qu'il t'envoie bouler, qu'il te dise de te débrouiller, que tu n'es pas assez bonne, que tu n'as qu'à abandonner. Tu ne le feras jamais, abandonner c'est pour les faibles, certainement pas pour toi. T'oses à peine le regarder Daisy, à peine tu ouvres la bouche, les mots tremblent, tout comme tes mains, feuille affaiblie par un simple coup de vent. Tu n'es pas si douée que ça finalement, pas la meilleure, les autres, ils y arrivent, un simple devoir, une simple préparation et tu n'y arrives pas. T'as honte Daisy, honte de lui dire, de lui avouer que tu es nulle, pas faite pour ça peut-être. T'oses pas parler de ce devoir directement, alors tu engages la conversation sur le travail précédant, dont les copies sont devant toi. Tu n'as jamais du mal à écrire Daisy, toujours confiante de tes écrits, toujours souriante en écoutant ses conseils à lui, sachant très bien qu'ils iront vers le positif mais là, tu ne veux pas faire parti de ces élèves incompétents, ayant choisi la littérature, simplement parce qu'ils ne savent pas quoi faire de leur vie. Péché d'orgeuil, cet orgeuil qui te ronge Daisy, qui prend possession de toi. « Oui, à propos… » Tu attends la suite, prête à recevoir tout ses conseils, buvard. « … J’ai trouvé le temps de le lire. J’aurais effectivement quelques commentaires à faire là-dessus. »  Tu acquieces petite Daisy, un sourire à peine dessiné, courbe n'allant pas plus loin que tes commissures à peine redressées. "Je vous écoute professeur, toutes les remarques sont bonnes pour pouvoir m'améliorer" T'as toujours aimé recevoir des conseils, pour avancer, pour devenir meilleure, parce que t'as du mal Daisy, à dire vraiment ce que tu penses, toi. Boucle de rétroaction à peine gérée. T'arrives pas à dire vraiment ce qui est bien, pas bien, à changer. Tu écris avec ton coeur, sans relecture, ne changeant jamais rien, ce ne serait plus vraiment vrai, si tu prenais le temps de changer les choses, de changer les mots dictés par ton coeur. Les gens ils aiment tes écrits où ne les aime pas, tout entier tes écrits, aussi entiers que toi. Tu prends ton courage à deux mains Daisy, pour lui parler de ce qui te tracasse, ce foutu devoir, où tu dois être toi, dire ce que tu ressens, repenser à des moments trop enfouis, dans ton subconscient, plongé sous la face cachée de l'iceberg. Tu ne veux pas ouvrir cette boite. Boite de Pandore, trop de douleur s'échappant lorsque tu ouvriras le couvercle, montrant une autre Daisy, celle que tu ne veux pas forcément montrer. Page blanche, blocage, crise de nerf et lui, qui reste de marbre, aussi froid que toi tu bouillonnes à l'intérieur, te bagarrant avec toi même. « Tout d’abord, Kershaw, laissez moi vous dire que vous m’avez habitué à moins modique. » Tu baisses les yeux, tu n'as jamais été comme ça. Tu ne peux pas rester comme ça, sur la touche, faut que tu te reprennes, que tu places ces foutus électrochocs sur ta poitrine et que tu te secoues. "Je sais que je suis une bonne élève, je suis sûre que sur tout vos élèves, une dizaine peut-être arriveront à devenir aussi doués que vous. Et je sais, je ferais parti de ces dix, j'en suis sûre. Mais là, je sèche, je n'y arrive pas. Quelque chose me bloque vraiment." Tu restes stoique, flamme dans tes yeux clairs. Tu ne veux pas qu'il te prenne pour une faible, pour une étudiante basique. Tu n'es pas une étudiante basique. « Votre vie est-elle chiante à ce point-là ? Vous vivez entre quatre murs blancs et ne sortez que pour faire acte de présence à vos cours ? Dans ce cas-là, effectivement – vous êtes totalement inapte à remplir ce devoir. Je vous présente mes plus sincères excuses, je ne pensais pas avoir à faire à des personnes vivant une existence si insipide. » Tu n'es pas de ces filles fragiles, qui pleurent à la moindre critique, si t'en étais une, tu ne serais déjà plus à son cours, les faibles, ils sont déjà partis, après le premier mois. Grand vide après ça. "J'ai une vie assez remplie merci de vous en soucier professeur. Ce n'est pas que je n'ai rien à dire, je pense que ma vie est assez passionnante mais je n'arrive pas à le mettre sur le papier. Parler de moi comme ça, c'est me mettre à nue, et je n'en ai pas l'habitude." Tu restes ferme, tête droite. Il ne te respectera pas Daisy, si tu ne lui tient pas tête, si tu te laisses noyer par sa présence à lui. « Vous pensez que Proust était un surhomme ? Qu’Agnès Varda était une délinquante, luttant chaque jour pour survivre ? Que Coetzee vivait une existence pleine de rebondissements à la Desperate Housewives ? Non. Personne n’a une vie digne d’un film de Griffith. Si je vous demande de l’autobiographique, c’est pas pour avoir quelque chose qui suit les codes de la fiction ! » Ils avaient du talent eux ... La manière de parler, d'atteindre les autres en plein coeur. "Je suis sûre que je peux y arriver professeur, il faut que je trouve cette inspiration, juste pour le début, après ça viendra tout seul. Mais je ne sais pas par quoi commencer. Ceux que vous m'avez cité étaient des talents parmi la foule, je ne suis peut-être pas aussi douée qu'eux pour avoir cette science innée." Tu ne t'écrases pas, tu constates simplement, on peut être un bon musicien sans pour autant avoir le talent de Beethoven, on peut avoir une bonne plume sans être Proust ... « Qui êtes-vous Kershaw ? » Tu hausses les sourcils, pas vraiment prête à ça, à ce qu'il allait te demander ... « Présentez-vous. Devant moi. Là. Maintenant. » Tu dois le faire, lui montrer que tu es forte. Alors tu le regardes dans les yeux, sortant tout ce qui vient, toute ton âme, toute ta vie Daisy. "Je m'appelle Daisy Kershaw. J'ai vingt-deux ans. Ma mère est morte lorsque j'étais très jeune, accident. Depuis je vis avec mon oncle Nash, je n'ai plus vraiment de famille, mon père, je ne sais pas vraiment qui sait. Je ne colle dessus qu'un nom, que j'ai entendu un jour dans une conversation. J'ai peur chaque matin que ma meilleure amie décède, elle est malade, et je sais très bien qu'un jour, je me réveillerais et qu'elle ne sera plus là. Je n'ai jamais osé dire aux gens que j'aimais les filles, je n'ai osé le dire que lorsque mon ex copine a décidé que finalement les garçons sont mieux, où qu'en tout cas je n'étais plus assez bien pour elle. Je suis juste une fille normale, qui a souffert comme tout le monde mais ma vie, jamais je ne voudrais qu'elle change, en avoir une autre, parce que je suis entourée des meilleures personnes du monde." Tu respires à nouveau, tu n'étais que Kershaw pour lui, cette élève un peu plus douée, ne se laissant pas faire. T'es plus que ça maintenant Daisy ... Tu hausses les épaules, plus facile lorsque tu ne réfléchis pas Daisy, lorsque tu laisses tout sortir, passoire l'espace de quelques secondes.
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MessageSujet: Re: consonances & dissonances (daisy)   Dim 27 Mai - 13:37

Cecil, il fixe son étudiante, et il a cet air froid sur le visage. Ce ton éternellement grave qui gèle ses yeux et crispe sa mâchoire. Et y'a personne, personne d'autre que lui, qui peut vraiment savoir ce qu'il pense, donc on s'imagine toujours le pire. Parce que ses étudiants, ils voient von Sydow comme un espèce de monstre, un connard qui s'enlise dans la provoc en permanence. Et forcément, derrière ce regard froid, derrière ses poings joints l'un contre l'autre alors qu'il écoute ses élèves parler, il peut se tramer rien de bon, qu'on se dit. On baisse les yeux fasse à lui, on cherche un peu ses mots, et Cecil, ça lui plaît. Ca lui plaît d'autant plus qu'il est pas sans cesse en train de les insulter, ses étudiants, contrairement à ce qu'on peut penser. Daisy, par exemple – Daisy, d'une certaine façon, elle le touche. Y a quelque chose en elle qui relève du combat, comme si elle se devait de réussir. C'est pas juste un rêve de gosse pour elle, c'est une nécessité, et il le sent, il le sent dans sa volonté, sa détermination, la force de son écriture. Et même si Cecil, il croit pas au don inné de l'écriture donné par quelque muse obscure, il est persuadé que la gamine, elle a un truc en elle. Et en cela, il se voit un peu quand il la regarde – et pas dans le sens très narcissique et ô combien propre à Cecil de "je t'écoute mais en réalité je suis en train de penser à moi, à moi, à moi seul". Dans le sens où lui aussi, il a été un gamin qui a du s'accrocher à l'écriture pour s'en sortir, pour se sentir exister, pour faire quelque chose de sa présence ici-bas. Il la fixe alors qu'elle s'affirme prête à l'écouter quant à son précédent travail, prête à entendre ses remarques – bien entendu. Les remarques de Cecil von Sydow ne peuvent être que bénéfiques après tout. Il inspire, baisse ses yeux gris sur la liasse de papiers qu'il a entre les mains. Il feuillette le tout, histoire de faire comme s'il devait se remémorer ce qu'il avait à dire – alors qu'il se rappelait très bien de ses commentaires, la fiction de Kershaw était imprimée d'une encre noire de jais dans son esprit. Puis, poussant un soupire purement de circonstance, il jette le tout sur son bureau, le bureau sur lequel il est encore nonchalemment appuyé. « J'vais pas vous mentir, Kershaw. J'vais être franc – bref. » Puis il s'arrête quelques secondes, parce qu'il veut faire durer le suspens l'enfoiré, il veut la faire souffrir encore un peu avant son verdict. Les yeux baissés et fixés sur un poing invisibles, se pinçant légèrement les lèvres comme s'il cherchait ses mots, il finit par prendre une petite inspiration. « C'était pas mal du tout. » Qu'il lance finalement, hochant la tête. Alors qu'il sort ces mots, il peut sentir la tension baisser d'un cran. Oh, il aime tellement ça – pouvoir influencer toute l'atmosphère d'une pièce en seulement quelques mots. Peut-être un des seuls avantages à son métier de professeur. « La narration était cohérente, la structure s'enchaînait bien – pour une amateure, c'est un bon début. » Les compliments qui sortent de la bouche de Cecil, ils sont tellement rare que même lui il est un peu perplexe – comme si ce qui sort de sa bouche, c'était pas vraiment lui qui le disait, comme s'il récitait sur une bande son déjà enregistrée par une tierse personne. Mais faut bien se rendre à l'évidence – il complimente, et il est sincère. « Cependant, » parce qu'il y a toujours un "mais" dans la bouche de Cecil, « prêtez plus attention aux sonorités. Ca fait tâche. C'est important, même si tous les novices négligent ça. Vous débutez un paragraphe plein de consonnes occlusives avant de, brusquement, dans la continuité de votre récit, sans raison particulière, embrayer sur une dominante de consonnes fricatives. A l'oreille – ça sonne pas si bien que, m'voyez.  » Il s'arrête là, attendant un peu, parce qu'il est conscient que ce qu'il lui demande, c'est la mer à boire. Les sonorités, les consonnes, les voyelles, leurs significations à l'oreille, c'est un véritable cauchemar, un dédale de [ch], de [k], de [l]. Mais il est persuadé que Daisy, elle peut maîtriser ça, avec un tant soit peu d'entraînement.
Mais bon, apparemment même Kershaw elle a ses faiblesses, ses failles. Il l'écoute lui déblatérer ses excuses, les bras croisés sur son torse, la tête légèrement baissée et un sourcil arqué. En entendant sa première phrase, il peut pas s'empêcher de laisser échapper un rire – un peu jaune, un peu moqueur. « Dix ? A mon niveau ? Kershaw, vous surestimez les autres, ou alors vous me sousestimez. » La modestie et Cecil, ça fait quatre, faut bien se l'avouer. Il se redresse légèrement, inspirant. « Sur toute votre petite promo, y'en aura un qui arrivera à mon niveau. Deux si le ciel est clément. Maintenant, est-ce que ce sera vous ? Seulement vous pouvez me le dire. » Mais mine de rien, la petite Daisy, elle se rebelle, lui tient tête. Tant et si bien que son regard, qui, dans le plus pur désintéressement, s'était égaré par la fenêtre, revient se planter sur elle. Il la sonde, l'analyse, la teste, parce qu'il veut savoir de quoi elle est capable. Finalement, il sourit. Il est amusé par la situation, et, il doit bien l'avouer, agréablement surpris de la tenacité de sa petite étudiante. « Mais voilà, Kershaw, il n'y a pas de littérature sans mise à nu. Sauf si vous voulez vous retrouver sur les étalages des marchands de journaux dans les gares, si bien entourée de Marc Levy et Guillaume Musso. C'est pas ce que vous voulez, Kershaw, si ? » Il la regarde, arque les sourcils. Il veut la faire se réveiller, qu'elle se rende compte que même si les mots sont douloureux à poser sur le papier, parce qu'ils sont intimes, qu'elle les écrit avec son propre sang pour les donner à lire à une personne parfaitement extérieure (lui), elle doit s'arracher les mots du coeur. « Kershaw, si j'accepte que vous soyez là, si j'accepte de vous prodiguer mes précieux conseils, ce n'est pas pour entendre "Eux, ils étaient bien meilleurs que moi". Y a pas de ça ici. Si vous partez avec pour ambition de ne jamais dépasser les grands auteurs, vous n'arriverez jamais assez haut pour seulement leur lécher les peids. » Et enfin, enfin elle s'ouvre un peu. C'est exhaustif, son résumé, c'est large, mais c'est déjà un début. C'est déjà ça. Daisy, elle commence tout juste à se mettre nue devant lui, à lui dire que ça, c'est ma cicatrice, et c'est moi, je souffre, mais c'est moi. Il inspire et l'écoute, plissant les yeux, ses doigts devant la bouche. Même après qu'elle ait fini, il reste silencieux un moment avant de reprendre, d'une voix beaucoup plus basse, posée que d'habitude. « Qu'est-ce que vous me disiez ? Que vous n'aviez rien à écrire sur vous ? Foutaises. » Il secoue la tête et rit doucement. « Vous avez souffert, Kershaw, comme beaucoup d'autres gens. La souffrance, c'est la matière première de la littérature. La souffrance, c'est le truc le plus effrayant, le plus taboo au monde et pourtant, mettez y quelques alexandrins, quelques rimes, quelques métaphores et les gens vous diront que vous êtes une génie. Pourquoi ? Parce que vous transformez la chose la plus laide du monde en oeuvre d'art. Vous avez le matériel, Kershaw, qu'est-ce qui vous retient ? »

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