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 six feet under. (iolanda)

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MessageSujet: six feet under. (iolanda)   Mar 17 Avr - 1:59

Edgar ne sait pas combien de temps il a gardé les yeux rivés sur le calendrier pendu dans sa cuisine. Trop longtemps, sûrement. Ses doigts tremblent autour de son verre de whisky. Ses doigts tremblent autour de sa clope. À combien de verre est-il ? À combien de bâton de nicotine est-il ? Cinq, dix ou quinze ? Il a perdu le compte, comme il a perdu le fil des jours.
Aujourd’hui, Edgar a exceptionnellement pris un jour de congé. D’aussi loin qu’il se souvienne, c’est une première. Ses supérieurs n’ont pas bronché ; ils savent. Ils lui ont tapoté le dos, une tristesse feinte et pétri de pitié collée sur la face. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’Ada. Elle fête ses trente-huit ans six pieds sous terre. Ada, elle est née auréolée par l’aube printanière. Et elle a cédé au monstre qui se terre dans les Enfers, à l’amant qui ne s’est occupé d’elle – au mieux – que six mois par an. Elle a cédé à son amour de jeunesse, aveuglée par les promesses d’un futur brillant. Il s’est bien vite effacé dans l’obscurité. Le désintérêt a remplacé l’idylle et une routine bien huilée s’est installée. Même le sexe se réglait sous l’horloge. Un soupir s’échappe d’entre les lèvres d’Edgar alors qu’il s’extirpe de son canapé, une clope au bec et son verre encore à la main. Trop longtemps, qu’il rumine. Trop longtemps qu’il se morfond, la tête dans la bouteille. Ils ne s'aimaient plus ; la flamme s'était éteinte. Edgar, il ne lui offrait plus de cadeaux. Aujourd'hui, c'est l'exception.
Il enfile sa veste et le bouquet de gentianes blanches qu’il a acheté la veille. Il ne réfléchit pas, Edgar. Il marche jusqu’au cimetière, l’oeil vide, la langue encore pâteuse, les papilles et les neurones anesthésiés. Ce salaud, il a répondu qu’être si mauvais le fait se sentir si bien. Un énième regret à noyer sous des litres de whisky, à étouffer sous des dizaines de clopes. Son bouquet à la main, Edgar entre dans le cimetière de Brighton. Les oiseaux ne chantent plus ; à croire que l’austérité du lieu les empêche de le profaner par la joie. Edgar laisse ses pas le guider. La tombe, il sait où elle se trouve.
Mais c’est la première fois qu’il ose l’atteindre – qu’il essaye de l’atteindre. Ses doigts se crispent contre les fleurs, sa mâchoire se serre, son coeur tambourine contre sa poitrine. Il se fige, Edgar. Son regard se perd sur la pierre déjà usée par les intempéries.
Ada Smith, née Patel
un rayon de soleil
1980 – 2017
Un rayon de soleil sauf pour lui. Il ne pleure pas, Edgar. Il ne l’a jamais pleuré – elle l’aurait sûrement traité de mauviette, un grand sourire amusé fiché sur les lèvres. Le bouquet, il le dépose contre la pierre tombale. Il ne dit rien, ne pense rien et n’essaye même pas de s’excuser. À quoi bon ? Elle est déjà morte, Ada.
Le temps défile. Les minutes s’écoulent dans un silence de plomb. Ce ne sont pas les oiseaux qui retrouvent leur voix qui le brise : c’est le son d’une paire de talons qui claque contre les dalles des allées.

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Iolanda Austen

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MessageSujet: Re: six feet under. (iolanda)   Dim 29 Avr - 21:43

elle se souvient de tout, iolanda. de ces discussions autour d'un thé sur la terrasse du jardin, de ces virées shopping à la pretty woman quand il ne faisait pas bon trainer dehors, de ces retrouvailles chez l'esthéticienne du coin quand leur beauté se faisait la malle, sans oublier les moments beaucoup moins gais des rendez-vous incessants à l'hôpital. non, elle n'avait rien oublié. surtout pas ada. ces trois petites lettres qui imprimaient toujours un sourire sincère sur ses lèvres quand elle se rappelait leurs instants. ils n'appartenaient qu'à elles. et la kiné les chérissait d'autant plus maintenant qu'elle était partie. 
depuis quelques semaines, le printemps s'était imposé à brighton, et avec lui la date d'anniversaire de son amie disparue. les souvenirs l'avaient assaillis dès le réveil. dans sa tête, s'étaient côtoyés les délires et les éclats de rire qu'elles avaient pu partager lors de ces soirées annuelles. parce qu'elles étaient toujours les mêmes. elles se retrouvaient autour d'un verre puis souvent autour d'une table. elles refaisaient le monde comme deux femmes que la routine de leur monde usait. ces heures hors du temps n'existeraient pas aujourd'hui, n'existeraient plus demain, ni les jours qui suivraient. pourtant, elle avait à coeur de les faire perdurer, la brune. qu'elle soit la seule à s'exprimer ou qu'une pierre tombale les sépare n'entacheraient pas son envie de bien faire. dans la boutique de fleurs, la veille, les perce-neige avaient eu sa préférence. de part leur couleur blanche qu'elle adorait mais aussi parce qu'elles illumineraient un endroit trop sombre. ada était une lumière pour tous ceux qui avaient eu la chance de croiser sa route, elle n'avait pas trouvé meilleur hommage.
à proximité du cimetière, le bouquet dans les mains, elle pose ses lunettes de soleil sur son nez. comme une barrière à ce qui l'attend, comme un masque capable de dissimuler l'émotion palpable. ses pas arpentent les allées, un silence de plomb ne la rassure pas tellement même s'il est de circonstances. seul le claquement de ses talons fend l'air. elle repère la pierre tombale et un homme de dos. le froncement de sourcil est presque immédiat. elle n'y avait jamais vu personne auparavant. arrivée presque à hauteur, l'évidence la frappe enfin. les mots piquants et la langue acérée menacent de se faire la malle plus vite que prévu. t'as pas le droit de faire une scène ici, iolanda. t'es pas sur un piédestal, ni dans une salle de spectacle, tu veux pas salir la mémoire de ada sur son dernier lit. mais c'est plus fort que toi, ça te démange. elle demande silencieusement pardon à son amie. pour ce qu'elle risque de faire, pour ce qu'elle va faire. les fantômes sont de sortie aujourd'hui ou c'est seulement le lieu qui me fait don de visions surnaturelles. ce n'est pas une question, juste une affirmation. le mari de ada s'apparentait davantage à un spectre qu'à un véritable être humain. elle pouvait en parler aisément tant elle aurait pu compter sur une main les maigres fois où elle l'avait vu au côté de son amie. t'as quelques années de retard, c'est moche. des années dont il n'avait pas profité, des années qu'il avait laissé filer, préférant se noyer dans son boulot. elle est rancunière, iolanda. parce qu'elle n'avait pas la même vision du mariage. et que son amie avait souffert d'une situation qu'elle n'avait pas choisi. la kiné entendait bien remettre les points sur les i. même si ce n'était pas son rôle, même si c'était trop tard. le voir s'apitoyer d'une situation qu'il avait provoqué était une offense à la mémoire de ada.

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d'une beauté éblouissante, d'un mystère enivrant. cette tempête impétueuse, à l'âme flâneuse. elle est le tout du rien, le rien du tout.
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MessageSujet: Re: six feet under. (iolanda)   Lun 7 Mai - 1:57

Edgar aurait dû s’y attendre – au fond, peut-être s’y attendait-il. Il se tourne vers l’intruse, le flic. Mais en est-ce vraiment une ? N’est-ce pas plutôt lui, l’intrus, celui qu’Ada n’attend pas et n’a jamais attendu ? Il lui suffit de croiser le regard chargé d’animosité de Iolanda pour frissonner. Il n’y a que sa paire de talons aiguilles qui brisent le silence. Puis, c’est celui de son briquet alors qu’il s’allume une cigarette d’un geste délibérément tranquille. Iolanda, elle lui a toujours paru plus effrayante que ce qu’elle est. Quelque chose dans sa démarche assurée, dans son regard, dans sa façon d’avoir un maintien impeccable et une tête haute. Il s’attend déjà à la foudre, à la tempête – à des remontrances. Elles ne tardent pas. Iolanda ne peut pas s’en empêcher, hein ? À raison. Peut-être que ça n’aurait pas plu à Ada ; Edgar n’en sait rien. Des secrets, elle en avait sûrement plus sous sa veste que le cancer qu’elle lui a savamment dissimulé jusqu’à la fin.
Un fantôme, qu’il est. Exactement comme Iolanda le décrit – pourtant, c’est Ada qui est six pieds sous terre, et lui qui a les siens encore sur le pavé. L’inverse aurait satisfait tout le monde. Après tout, c’est lui qui s’encrasse les poumons ; c’est lui qui s’éclate le foie avec des douteux cocktails. Et les fleurs qu’il a déposé sur la tombe doivent déjà flétrir, piégés dans les effluves méphitiques du whisky qu’il a bu juste avant de venir. Néanmoins, il reste de marbre à sa remarque. Peut-être pour l’ennuyer, peut-être simplement parce qu’il est toujours aussi salaud qu’avant. Aussi désintéressé par ce qui l’entoure, mis à part le boulot. Chacun à ses priorités mais les siennes se sont fourvoyées. Il a ignoré une épouse charmante, une femme radieuse pour un métier médiocre. Des années de retard qu’il a, pour sûr. Presque la quasi-totalité de son mariage, à y repenser. La consolation d’avoir été présent lors de la nuit de noces ne suffit pas. En tirant une bouffée sur sa cigarette, l’évidence lui saute aux yeux. Il ne l’a méritait pas. Edgar se pince l’arête du nez dans un soupir mêlée à de la fumée âcre. Le regard de Iolanda, il l’évite. Il sait déjà ce qu’il s’y lit. De la rage, de la haine, du jugement, de la condescendance. Iolanda, elle était sa remplaçante. Toujours là, contrairement à l’époux. « J’essaye de me faire pardonner. » Répond-t-il dans un souffle, la gorge serrée. Quel piètre menteur fait-il, Edgar. Les yeux rivés sur la tombe, les doigts serrés autour d’une clope qu’il ramène machinalement à ses lèvres, il a tout l’air de l’époux esseulé, brisé. Il l’est ; mais pour les mauvaises raisons. « C’est ses fleurs préférées. » Ajoute-t-il en désignant d’un mouvement de la tête le bouquet qu’il a déposé. Ça au moins, c’est la vérité.

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