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 people hearing without listening. (james)

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MessageSujet: people hearing without listening. (james)   Lun 9 Avr - 5:46

C’est bon pour toi, qu’on lui a dit. Même si tu ne parles pas, il suffira d’écouter pour que tu te sentes mieux. Conrad soupire en s’adossant contre le dossier en plastique de sa chaise bancale. La tête penchée en arrière, il fixe le plafond – il note les imperfections, les fils de poussière et les toiles d’araignées qui s’accumulent. Il ne sait pas trop si suivre ses si charmants conseils étaient une bonne idée. Ils n’ont pas un mauvais fond. Ils sont juste… déplacés ? Mal formulés ? Il ne sait pas trop. Il n’aime tout simplement pas les réunions de vétérans. Trop d’âmes brisées, des vieux, des jeunes, des femmes et des hommes qui tremblent, qui boivent, qui se piquent pour mieux oublier les horreurs qu’ils ont vécu.
Conrad ne fait rien de tout ça. Il a résisté à l’alcool – même si ses habitudes du week-end le contredisent, cela dit, il a résisté aux drogues douces et aux drogues dures, pourtant si tentantes pour l’assommer avec plus d’efficacité que n’importe quel médicament disponible dans le commerce. Ses années au SAS l’ont fait abuser des psychostimulants et de la morphine. On oublie les balles, on oublie la souffrance, on oublie la fatigue. Les nerfs sont à vifs, les neurones aussi ; ses maux de tête ne s’en vont désormais plus qu’avec de la patience et du silence. Il dodeline de la tête dans le vide, tourné vers ses pensées plutôt que les témoignages de ses pairs soldats. Il les connaît, ses histoires. Il les a vécu, lui aussi. La peur de ne pas rentrer, la peur de ne jamais se réveiller ou de ne plus réussir à dormir – aussi incongru que cela sonne-t-il aux oreilles des civils.
Personne ne s’intéresse à lui et c’est tant mieux. Pas qu’ils l’ignorent ; ils respectent simplement son souhait de garder ses lèvres scellées. Ils doivent aussi se douter qu’on l’a obligé à se traîner les pattes dans cette pièce aux murs bouffés par les bestioles et à l’aération miteuse. Mais l’organisateur de la rencontre hebdomadaire toussote pour attirer son attention. Un regard morne de la part de Conrad se pose sur lui. Un regard à des années-lumières d’ici. On lui propose de causer. Sans s'en sortir obligé, évidemment. Rien ne vous oblige à parler, écouter ou même simplement être ici et pourtant les voilà. Une bonne demi-douzaines d’illuminés qui sursautent au moindre crissement de chaise sur le carrelage poussiéreux. Conrad se redresse, les yeux fixés au sol. Incapable de supporter les regards qui se tournent vers lui, sûrement. « Steele, ancien membre du SAS. On m’a simplement claquer la porte au nez, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise de plus ? » Les mots sortent de sa bouche sans qu’il n’y réfléchisse. Qu’est-ce qu’il pourrait dire de plus ? Le sang. La poussière. Le soleil aveuglant, la dynamite qui éclate, les membres qui explosent. Le sang. Une douleur que les pilule n’enrayent pas. Un muscle qui se serre au fond de sa poitrine, qui l’empêche de respirer. De toute façon, il n’y a que la poussière qui chatouille ses poumons.
On ne lui répond pas. Tant mieux. On annonce une pause salvatrice et Conrad l’accueille avec un plaisir évident. Il se serre une tasse de café dégueulasse et sort du bâtiment pour savourer une goulée d’air marine. Il ne se soucie pas de la pluie diluvienne qui dégouline sur ses fringues et contre sa peau ni même de son café qui tourne au jus de chaussette. Il n’y en a plus pour longtemps, hein ? Une séance complète, c’est ce qu’il a promis.

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MessageSujet: Re: people hearing without listening. (james)   Jeu 12 Avr - 21:55

conrad & james

thoughts that go like bullets through you
the time you told me that you wish you were dead
(sleep thru ur alarms @lontalius)

Il aime se dire qu'il n'a rien à faire ici. Qu'il n'est pas comme eux. Qu'il n'a pas peur, qu'il n'a pas mal. Que ses souvenirs ne le tourmentent pas. Que les cauchemars ne fragmentent pas ses nuits, comme autant de stigmates qui parent son corps sous la forme de cicatrices. C'est bien ça ; il a cicatrisé, lui. Pas comme eux, qui se sentent le besoin de traîner leur carcasse vide jusqu'ici, de s'abandonner sur une chaise pour se perdre dans leurs regrets et autres récits presque héroïques. Il aimerait qu'on lui explique, James ; qu'y-a-t-il d'héroïque dans ce qu'ils ont fait ? Dans ce qu'il a fait. Toutes ces histoires ne sont que de tristes échos à la sienne. Celle qu'il ne partagera pas aujourd'hui, pas plus qu'hier du moins, pas plus que demain non plus. Il ravale son agacement et sa frustration, se renfrogne, se perd dans ses pensées. À quoi bon parler de tout cela ? Ils ne seront plus jamais les mêmes et non, tout ne finira pas par aller bien. Ils ne se lèveront pas un jour plus qu'un autre pour sourire à la vie et écouter le chant des oiseaux, non. Leurs nuits – pour peu qu'ils dorment – s'achèveront toujours avant l'aube, aux harmonies macabres des cris et des balles, pour se rendre compte qu'ils sont bien sains et saufs, quand tant d'autres sont morts. Qui sont les plus chanceux, au final ? Il préfère se taire, Monroe. Ne pas prendre part à ces tentatives ridicules de recoller des morceaux d'eux, qui se sont éparpillés au-delà des mers, dans le sable brûlant de l'Afghanistan. Le maître de cette cérémonie bancale tente de galvaniser le petit groupe, de délier les langues des plus silencieux. James ne lâchera pas un mot ; ils n'ont pas besoin de savoir. L'homme jette donc son dévolu sur un autre. Un ancien du SAS. Steele.

Steele.

Monroe, il ne se souvient pas de grand chose de ce jour, ou plutôt, il a essayé d'oublier. Oublier le sang et la douleur causée par une balle déchirant les chairs. Oublier le vacarme de l'hélicoptère. Oublier les boîtes couvertes de majestueux drapeaux, pour la grande, l'ultime cérémonie ; celle de toute une vie. Il se souvient d'avoir survécu à tout cela – même s'il en doute encore parfois – et par-dessus tout, il se souvient de l'autre. De ses traits épuisés, de son regard vide, de son âme calcinée par le soleil de là-bas, aussi flinguée que la sienne au bout de l'aventure. Steele. Il le dévisage, James. S'accroche à ses yeux, ses traits, devine et retrace un sourire d'hier, derrière cette barbe qu'il ne lui connaissait pas. Steele, l'anglais. Il est partagé, Monroe. Envie de se lever et de fuir – personne ne doit savoir qu'il est ici. Envie de rester, de s'approcher, de lui parler. Et toi, comment tu fais pour survivre ? Il aimerait connaître son secret, la recette miracle. Mais l'évidence lui saute aux yeux ; il n'y en a pas. Il ne serait pas ici autrement, pas vrai ? On annonce la pause et James se redresse sur ses jambes plus vite que de raison. Il l'observe qui se mêle aux autres, cadavre ambulant dans une masse de morts-vivants. Il prend peur, Monroe et un pas après l'autre, à reculons, il quitte la pièce, cherche mieux, ailleurs. La solitude retrouvée, il embrasse la fraîcheur de cette journée pluvieuse et attrape une cigarette qu'il allume avec peine sous la pluie. Et en un battement de paupière il est là, fantôme venu pour le hanter, avec son gobelet de café bon marché et toujours ce même regard, celui qui en a trop vu. James, il essaye de se dissoudre sous la pluie, s'intoxique les poumons en une nouvelle bouffée salvatrice de nicotine. La nervosité grignote sa patience, il finit par rompre le silence. - Toi aussi on t'a forcé à venir dans ce truc à la con ? Il tourne la tête, légèrement, assez pour le regarder, pour capter le vide dans ses prunelles. Puis, il s'échappe, posant ses iris sur l'asphalte trempé. - Comme si ça pouvait changer quelque chose. Un simulacre de rire teinté d'ironie roule jusqu'à ses lèvres. Il est partagé. Il a envie de l'attraper par les épaules, de lui demander s'il se souvient. Il a envie de continuer à jouer l'inconnu, aussi. - SAS alors ? Peut-être qu'il n'a pas envie de parler, Steele. Il n'avait pas l'air très loquace pendant la réunion, après tout.

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MessageSujet: Re: people hearing without listening. (james)   Ven 13 Avr - 1:34

Conrad profite de ce bref instant de solitude et de silence, loin des regards inquisiteurs et trop curieux de ses confrères. À croire qu’ils sont tous obligés d’ouvrir le bec et de s’épancher. On les a déjà forcé à appuyer sur la gâchette, n’en ont-ils pas assez d’écouter bêtement les ordres ? Conrad porte son gobelet de café déjà ruiné à ses lèvres pour en avaler une gorgée. Malgré la saveur entêtante du sel que la pluie a dilué à l’intérieur, ses tripes se réchauffent, et ses doigts aussi. Il s’adosse contre le mur de briques parcouru de graffitis, perdu dans ses pensées. Personne ne peut le déranger maintenant qu’il n’est plus dans la salle, hein ? Il n’a plus besoin de fuir les regards vides qui se tournent vers lui. Il n’a plu qu’à oublier les histoires sordides qu’il a entendu – et qui font ressurgir les siennes – mais fermer les yeux ne suffit pas. Dormir, ne suffit pas. Peut-être que le secret pour oublier, c’est de s’anesthésier les neurones.
Ses narines se plissent lorsque les effluves entêtantes de la nicotine emplissent ses poumons. Il ne fume pas, Conrad, mais à cet instant, c’est tout comme. Enveloppé dans sa bulle de solitude, il ne le remarque que maintenant. Et son accent américain mal dissimulé résonne à ses oreilles avec la douceur d’un vieux souvenir. D’un vieux souvenir qu’il a sûrement déjà tenté d’enterrer à plusieurs reprises, mais que la boue fait remonter. Il a raison, l’autre – on l’a forcé. Comme tout le monde. Qui de sain d’esprit – la bonne blague – viendrait de lui-même dans ce trou à rats ? Leurs regards se croisent, l’espace d’un instant. Assez longtemps pour que les tripes de Conrad se tordent et que son poing se serre autour de son gobelet en plastique. Il craque sous la pression, et un filet de son breuvage brûlant s’en échappe et tâche son jean usé. Il ne le remarque pas – les civils s’en seraient plaint dans la seconde, mais pas un soldat. Il a connu la crasse sous les ongles, la boue dans les yeux et dans les cheveux, la vase dans les rangers et la poussière dans la bouche. La propreté est un luxe, une douche journalière encore plus. Conrad a encore du mal à s’y faire, d’ailleurs. La routine s’est installée, mais en est-ce vraiment une lorsque l’on est plus mort que vivant ?
Ce gars, il le connaît. Il n’en est pas encore sûr, cela dit. Alors il hoche simplement la tête à sa question. « SAS. » Qu’il répète. Les sacro-saintes forces spéciales que tout bon soldat qui se respecte souhaite rejoigne. S’il le pouvait, Conrad leur dirait de s’en tenir éloigner le plus possible. Il se tourne vers son interlocuteur, à la recherche d’un regard vide auquel s’accrocher. Un moyen de s’assurer que la certitude qui lui bouffe le ventre est véridique. Peut-être… remuer le passé ? Faire remonter sa faute la plus grave ? Ses doigts tremblent autour du gobelet, comme ses lèvres. Il avale une longue goulée d’air pour s’insuffler un brin de courage inexistant. Sa bravoure, il l’a oublié dans la poussière du désert afghan. « Marjah... » Hésite-t-il. « J’me souviens encore des cris du gosse... » Il s’étrangle déjà sur les mots. Le gosse. Comment l’oublier ? « ...et de ceux de Thompson, Jones et de tous les autres. » Les bouffées d’air qu’il avale sont douloureuses. Il y sent encore la poussière. Ça fait sept ans, presque huit, Conrad. Un millénaire pourrait s’écouler que ça ne changerait rien. « Mais j’imagine que tu t’en souviens aussi, William. » Enfin, son regard capte le sien. Deux coquilles vides, qu’ils sont. Conrad ne lui pose pas de questions. Ne cherche pas à savoir ce qu’un ancien soldat américain fout sur le vieux continent. Il n’a pas envie de savoir ce qu’il s’est passé après. Mais il n’arrive pas à être heureux de le revoir.
Parce qu’il lui suffit de le regarder pour revoir Thompson, Jones et tous les autres, la bouche ouverte dans un hurlement silencieux. Parce qu’il lui suffit de le regarder pour se rappeler qu’il est en vie et qu’eux non.

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Dernière édition par Conrad Steele le Jeu 19 Avr - 1:24, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: people hearing without listening. (james)   Sam 14 Avr - 18:11

Rien à faire là, et même rien à faire tout court. Non, il ne faut pas se méprendre, James ne se juge pas meilleur qu'eux, ne se considère pas au-dessus que tout ça. Il se dit simplement que ces réunions, elles sont pour les autres, pas pour les gars comme lui. Parce que dans le fond, tout va bien, n'est-ce pas ? Quelques cauchemars, deux ou trois insomnies. Le sifflement des balles, ce ne sont plus que des oiseux qui piaillent. Le grondement des bombes, ni plus ni moins que quelques coups de tonnerre quand le ciel s'assombrit. Alors qu'est-ce qu'il fait là, pas vrai ? Il n'a pas de réponse à donner et ne préfère pas y réfléchir. Pas envie de se rendre compte que dans le fond, ils sont tous les mêmes. Qu'il est comme lui sur la droite, et lui sur la gauche. Comme tous ceux qui sont restés dans la salle à discuter de leurs traumatismes et des derniers traitements contre les insomnies. Comme lui qui boit son café dilué à la flotte, juste à côté de Monroe. Steele. Le SAS. L'anglais, héros qui a coulé dans les bas-fonds de cette ville sous le poids de ses médailles. Le cadet acquiesce docilement et tire à nouveau sur sa clope. Il n'aime pas parler, d'habitude. Encore moins partager toutes ces conneries sur les conséquences de la guerre et le ptsd. Il laisse ça aux politiques et aux médecins, lui, il a toujours été plus doué avec la gâchette qu'avec les mots et les molécules.
Marjah.
Le nom oublié, la bataille d'une vie qui a laissé autant de marques dans son esprit que sur son corps. Six lettres pour le révulser et lui retourner les tripes. Lui donner envie de se terrer dans un coin, dans l'ombre, et de ne plus jamais en sortir. Le palpitant s'affole à ces deux syllabes, comme si l'ancien SAS venait de lui demander d'y retourner. Il serre ses poings dans le vide et l'écoute parler avec une folle envie de lui hurler d'arrêter. Pourtant il ne dit rien. Il reste figé, parce qu'il veut l'écouter. Comme pour être sûr et certain que c'est bien lui, Steele. Être sûr et certain aussi qu'il n'a pas rêvé ces instants à l'autre bout du monde. Comme pour se souvenir de pourquoi il en est là aujourd'hui. Vicieuse piqûre de rappel que l'autre lui fait dans les détails. Il n'en dit pourtant pas beaucoup. Mais c'est déjà bien assez. William. Le prénom tombe de ses lèvres, comme une bombe sur son cœur. Il tourne le regard et accroche le sien par accident, pour y voir l'infini et le néant. Du vide, encore et toujours. Alors tu te souviens toi aussi, pas vrai ? - Oui. Qu'il lâche de sa voix écorchée, soignant ses mots à renfort de nicotine. - Oui, je me souviens. À quoi bon nier ? À quoi bon dire que non, ce n'est pas lui, il n'est pas William ? Steele ne le balancera pas. Parce que Steele s'en fout, il n'est de toute façon pas au courant pas vrai ? Monroe cherche à calmer sa paranoïa. Resserre ses doigts sur la cancerette alors qu'une arabesque de fumée lui échappe. - Quel genre d'humour peut bien avoir le destin pour nous placer sur le chemin de l'autre comme ça. Rire amer. Il aurait préféré ne jamais le revoir. Ne jamais croiser ce regard à nouveau. Pas qu'il n'aime pas l'anglais, non, il ne lui a rien fait après tout. Mais il n'avait clairement pas besoin de ce saut dans le passé, pris à pieds joints rien qu'en regardant son collègue d'hier. - J'ai l'impression que ça fait une éternité et pourtant moi aussi je m'en souviens comme si c'était hier. Il se mord la langue, James. Garde ses récits terribles pour lui. Steele n'a pas besoin d'entendre ce qu'il sait déjà, après tout. - Huit ans. Et nous voilà ici, à l'autre bout du monde, à essayer de recoller les morceaux. Ne comprennent-ils pas qu'on a laissé plus de la moitié des pièces là-bas, dans le sable afghan ? Pourront-ils entendre raisons un jour, tu crois ? Nous sommes foutus. – Parce que c'est bien ce dont-il s'agit, pas vrai ? Apprendre à se pardonner, à oublier la culpabilité et sinon, apprendre à vivre avec.

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MessageSujet: Re: people hearing without listening. (james)   Jeu 19 Avr - 2:10

Il a suffit d’un mot, d’une affirmation pour que sa certitude s’encre un peu plus dans la réalité. Il n’a pas vraiment besoin de mots pour le deviner, en vérité ; William, il a le même regard que lui. Le même regard qu’il avait là-bas. C’est drôle, de se dire qu’il n’arrivait pas à desserrer les dents lorsque tous s’épanchaient sur leurs horreurs passées, mais qu’avec William, sa langue se délie avec autant d’aisance que celle d’un mioche. Ils se comprennent. Ils ont vécu la même merde. Ils ont été propulsés dans la même tourmente, ont survécu au même carnage. L’âge les mine déjà. William, il paraît presque plus vieux que ce qu’il est – enfin, comment en être si sûr ? Ils se sont connus couverts de poussière et de sang. Ils se sont connus avec la gueule ravagée par des images que le temps n’efface pas. Conrad connaît simplement son prénom ; et même en sachant ça, dans ses souvenirs, c’est toujours l’américain. Le foutu camarade à la bannière étoilée qu’il a quitté. Pourquoi, d’ailleurs ? Conrad, il parvient enfin à poser son regard sur lui. Pas pour y lire sa souffrance et noyer la sienne avec, mais pour se demander qu’est-ce qu’il branle là ? À des milliers de kilomètres de la patrie qu’il a soit-disant défendu.
Qu’est-ce que ça change ? William a raison. Le destin leur joue un énième mauvais tour. Il les pousse l’un vers l’autre. Il oblige les fils de leurs vies respectives à s’entrelacer, à s’emmêler. Et rien, ni même eux-mêmes parviendraient à séparer les nœuds sans briser les fils. Comme s’il ne s’était pas déjà assez acharné sur eux, huit ans plus tôt. Comme s’ils n’en avaient toujours pas pour leur argent. Rien qu’à penser qu’on puisse autant s’acharner sur lui – qu’a-t-il fait au ciel, bon dieu de merde ? - les doigts de Conrad se crispent dans le vide. Son gobelet de café, depuis longtemps vidé ; il le jette machinalement dans la poubelle.
Une grimace déforme ses lèvres alors qu’il ravale un rire jaune. Recoller les morceaux ? Quels morceaux ? Ils sont encore éparpillés dans le désert afghan, enterrés six pieds sous terre parmi les cadavres de leurs camarades. William, il doit sûrement penser la même chose, hein ? Il n'y a que les civils qui croient à ce genre de foutaises. Et ils organisent ces réunions de vétérans pour les brosser dans le sens du poil, feindre de les rassurer, de les cajoler. Ils essayent surtout de les faire rentrer dans le moule, de les rendre les braves petits soldats présentables à nouveau aux yeux de la société. « Passe-moi une clope. » Qu’il demande. « Je crois que j’en ai bien besoin d’une. » Ils ont déjà vécu l’enfer ensemble, succomber avec lui aux vices semble être un moindre mal, non ? À peine a-t-il le bâtonnet blanc entre les doigts qu’il l’allume avec maladresse. Sa dernière clope… elle remonte sûrement à avant l’armée. Avant le SAS. Ses poumons, il les voulait aussi propre que possible ; son endurance, il y tenait. Il en avait besoin. Ça n’a plus d’importance maintenant, hein ? Il tousse à la première bouffée qu’il avale mais l’habitude revient vite. Trop vite. « Recoller les morceaux... » Répète-t-il, pensif. Ses yeux, ils se rivent vers le ciel nuageux. Il n’y a rien à voir à Brighton, à part de la grisaille. Ici aussi, ils sont enfermés dans un horizon qui se ressemble à perte de vue. « Tu penses qu’on en a le droit ? » Souffle-t-il. Même s’il arrivait à récupérer les morceaux, s’autoriserait-il à les rafistoler tant bien que mal ? Mais il y a quelque chose d’autre. « T’as envie de les recoller, toi ? » Moi, je ne sais pas. Conrad, il serait resté là-bas. S’il n’y avait pas eu William, s’il n’y avait pas eu une autre pauvre âme esseulée, peut-être aurait-il creusé une tombe pour sa propre carcasse. « On aurait dû rester là-bas. » Qu’il ajoute dans un murmure. Ils l’auraient sûrement mérité.

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